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destiné à s’engager dans la Légion étrangère pour

secourir «leur sœur latine». Le 3 août, une grande

manifestation des Italiens de Marseille a lieu sur

la Canebière et dans la rue Saint-Ferréol,

Marseil-

laise

en tête. Le 18 octobre encore, un meeting

au Régent-Cinéma vote une motion demandant

l’entrée en guerre de l’Italie, et le 10 janvier 1915,

une nouvelle manifestation a lieu sur la Canebière

après la mort de deux petits-fils de Garibaldi enga-

gés dans l’armée française. A cette occasion, le

Maire prononce un discours et décide que Mar-

seille,

«bercée au chant des mêmes flots que les

rives ligures»

(2)

, donnera le nom de Garibaldi à

l’une de ses artères.

Plus que les Italiens, ce sont les Belges qui sont à

l’honneur dans la cité phocéenne. Le martyre de

leur pays et leur courageuse défense, à 1 contre 8,

leur vaut la reconnaissance unanime de la popu-

lation qui accueille les réfugiés avec chaleur. On

les héberge gracieusement, l’Eglise leur verse le

produit de ses quêtes du dimanche, des matchs

de football caritatifs ont lieu sur le terrain de l’Olym-

pique de Marseille et des pétitions circulent pour

honorer le valeureux petit peuple qui n’a pas plié

devant la soldatesque allemande. De fait, la Mai-

rie renomme une partie du quai de la Fraternité,

désormais «quai des Belges», et donne le nom du

roi Albert et de la reine Elizabeth, les souverains

belges, aux deux rues encadrant la Bourse. Puis, ce

sont les réfugiés français, fuyant les dévastations

du nord-est du pays, qui trouvent asile à Marseille,

et enfin les Serbes, en 1916, qui ont pu se sauver

de l’invasion austro-germano-bulgare. Sans comp-

ter les Alsaciens-Lorrains évacués, et autres sujets

Allemands ou Autrichiens internés dans des camps

comme celui du Frioul ou de Saint-Rémy-de-Pro-

vence. Les Alsaciens francophiles sont cependant

libérés bien vite et trouvent facilement à s’embau-

cher dans cette période de pénurie de bras. Il

arrive que des bagarres éclatent avec des ouvriers

français, les seconds ayant traité les premiers de

«Boches» ou de «Prussiens».

Cependant, au fur et à mesure que la guerre se

prolonge, la solidarité s’émousse et les Marseillais,

qui ont des deuils à déplorer, finissent par se pen-

ser comme des victimes et ne plus avoir autant de

compassion pour les réfugiés.

Cité refuge, Marseille est aussi le port de débar-

quement principal des troupes coloniales. Mais,

ceux qui marquent les esprits ne sont pas les

tirailleurs d’Afrique du Nord, ni les Sénégalais, pas

plus que les Malgaches ou les Indochinois. Dans

une ville cosmopolite, il en faut plus pour étonner :

les 70 000 Indiens, qui défilent en septembre et

octobre 1914, font l’objet d’une véritable fascina-

tion. On vient même les voir le dimanche, en pro-

menade, aux camps de la Valentine et du champ

de course Borély. Il faut attendre avril 1916 et le

débarquement d’une brigade russe pour retrouver

pareil engouement. Avec ces différents combat-

tants, en plus des Anglais, des Australiens et Néo-

Zélandais, des Sud-Africains et des Américains à

partir de 1917, la cité phocéenne est une vraie tour

de Babel. De même, pour pallier le manque de bras,

des dizaines de milliers d’Arabes et de Kabyles sont

recrutés en Afrique du nord. Installés dans le quar-

tier de la porte d’Aix, ils forment le premier noyau

d’une immigration extra-européenne. Là aussi, les

Marseillais s’y rendent le dimanche pour une pro-

menade exotique.

«L’Afrique est ici maîtresse»

(3)

,

dit Louis Bertrand, des quartiers qui s’étendent

derrière l’immense terrain vague sur lequel on

construira plus tard le Centre Bourse. L’afflux

d’ouvriers coloniaux et de réfugiés provoque cepen-

dant quelques tensions, le réactionnaire

Soleil du

Midi

déplore que Marseille soit «

le dépotoir de la

Méditerranée»

et trouve qu’il y a trop de Grecs,

trop de Syriens, trop de juifs, avant de s’en prendre

plus tard aux Arméniens fuyant les couteaux turcs.

Marseille est bien la porte de l’Orient, mais cette

porte n’est pas forcément grande ouverte.

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NOTES

[2]

Le Sémaphore de Marseille

, 11 janvier 1915.

[3]

Louis Bertrand, «Marseille pendant la guerre»,

Revue des Deux-Mondes

, 15 juillet 1917,

p. 277-305.

CAVALIER DE L’ARMÉE DES INDES DEVANT L’HIPPODROME DU PARC BORÉLY.

© MUSÉE D’HISTOIRE DE MARSEILLE - FONDS BRIVET - MHM 1995.4.4.3