n°232 - Ils ont écrit sur Marseille
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qui sont si nombreux et si serrés depuis la tour

Saint-Jean jusqu’à l’autre extrémité, c’est-à-dire

à la Porte de

Fourmiguier

, qu’on n’aperçoit pas

l’eau qui les porte. Il y en a de toutes les formes

et de toutes dimensions.

Au milieu du port, en face presque de l’Hôtel-

de-Ville, se trouvaient précisément deux belles

galères, richement peintes et dorées, que nous

allâmes visiter le 12 février.

[…] Il s’y faisait un tel bruit de chaînes et de

cris, qu’on se serait cru au milieu d’une im-

mense forge. Je comptais de chaque côté trente

et un bancs de rameurs. A chaque rame sont

enchaînés quatre et quelquefois cinq galériens

de toutes nations. En ce moment, c’étaient sur-

tout des Espagnols, au nombre de quatre cents

environ, faits prisonniers, les uns quand le

consul Casaulx avait voulu livrer la ville à l’Es-

pagne, les autres à bord d’un vaisseau gênois

dont je parlerai tout à l’heure… Quelquefois il

n’y a que vingt-quatre rames de chaque côté.

Les hommes sont enchaînés deux à deux par

les pieds, avec de lourdes chaînes ; mais comme

le galérien réussit assez souvent à s’échapper

et peut cacher ses fers sous sa longue robe

(quoiqu’il est défendu à tout ouvrier de des-

celler la chaîne d’un forçat ; on leur met au cou

un carcan muni d’une tige de fer de deux pans

de long qui dépasse la tête, et qu’il est impos-

sible de dissimuler d’aucune manière). Si l’on

est désireux de voir ce que la nature humaine

peut endurer, on n’a qu’à visiter ces malheu-

reux. Ils sont nourris avec des biscuits, sorte

de pain dur et mince, recuit dans le four et fait

avec du blé non nettoyé. Il le faut tremper dans

l’eau pour pouvoir le casser avec les dents. Une

ou deux fois par semaine on leur donne de la

viande ; mais les autres aliments sont affreux.

Ils sont vêtus uniformément, tondus et rasés

de frais pour éviter la vermine, et confinés dans

les galères, jour et nuit, été comme hiver, par la

pluie, la neige ou la chaleur. Le soir on couvre le

navire avec une tente en grosse toile, et quand

le matin, par un beau temps, on enlève cette

dernière, c’est un curieux spectacle de les voir

vaquer à leurs occupations Les uns tricotent,

cousent, découpent du bois ; les autres cou-

rent, raclent, lavent, font la cuisine, s’occupent

de la vaisselle, etc. Tous travaillent ; car quand

ils sont à l’ancre et qu’on ne les emploie pas

à nettoyer les rues, les places ou le port, cha-

cun peut s’occuper de son métier afin de ga-

gner quelques sous pour s’acheter du vin et du

linge. Avec leurs économies, ou l’argent donné

par quelques personnes charitables, ils pour-

raient se racheter, mais ils se gâtent tellement

au contact les uns des autres, qu’ils ne reculent

devant aucunmauvais coup. Ce sont en général

des hommes robustes. Quand ils rament sur

mer, ils sont nus jusqu’à la ceinture, et devant

et derrière eux est placé un homme avec un sif-

flet pour le commandement de la manœuvre.

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Vaisseaux dans la rade de Marseille

par Pierre Puget,

plume et lavis gris sur vélin.

© MUSÉE DES BEAUX ARTS DE MARSEILLE - INV. D. 109.