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Vue de la porte royale

(

Veüe de la porte reale

de Marseille

), eau-forte

gravée par Perelle

d’après un dessin

d’Israël Silvestre.

XVII

e

siècle

Où tant le gueux que le Bourgeois,

Tous les mois, ainsi que la Lune,

Change de face et de fortune ;

Où la raison n’a voix aucune ;

Où tout le sang est Iroquois ;

Où l’on n’adore que Neptune,

Les vents, la mer et la pécune ;

Où, pour quatre livres tournois.

On ne soupe que d’une prune,

Ou de deux œufs, ou de trois noix ;

Où la musique plus divine

Est le cornet et le haubois,

La conque ou la trompe marine ;

Où le plus musqué sent la poix ;

Où la Nymphe la plus poupine

Sent la merluche et la saline ;

Où l’on voit en tous lieu fumer

Au Port ainsi qu’en la cuisine.

Le thon, l’anguille et la sardine,

Et par tout le pot écumer ;

Où la science la plus fine

Est la vertu de bien ramer ;

Bref où si grande est la doctrine,

Que les matelots sans houssine,

Comme les Vaisseaux sur la mer,

Vont à cheval à la Bouline

(6)

.

Quoy que cette ville ait un Port le plus beau du

monde, cela n’empesche pas qu’on ne l’appelle

Marseille la brute, et que le menu peuple n’y

soit tout à fait barbare, rude et grossier. J’en

avois durant ma jeunesse déja fait une fatalle

épreuve, et à cette fois j’en fis encore une fâ-

cheuse experience ; je m’en souviendray tou-

jours ; ce fut un Samedy au soir que j’arrivay

dans une fort bonne hostellerie, mais où pour

mon malheur tout le monde avoit soupé ; cela

n’empescha pas pourtant que de quatre œufs

couvez qu’on y trouva de reste avec un peu

d’huile de lampe, on ne me fist une très-ex-

cellente omelette Florentine, dont on me fit

payer bien chèrement la façon : car, quoy que

de peur d’estre accusé de gourmandise, je me

fusse abstenu de manger d’un si friant mor-

ceau, on ne laissa pas, le lendemain qui fut le

Dimanche, d’exiger tiranniquement quatre tes-

tons pour mon souper. Pour moi, qui n’avois

jamais acheté les œufs plus d’un sol la pièce, je

demanday si on avoit mis de l’ambre dans cette

omelette pour la mettre à un si haut prix. On

me dit que non, mais qu’il falloit quatre francs

pour mon souper. Je luy demanday encore si

les renards avoient mangé toutes les poules

du pays, pour vendre les œufs plus que les

poules, et luy me répondit encore que non,

mais qu’il falloit quatre francs pour mon sou-

per. Je poursuivis tout en colère, et je luy dis

s’il se mocquoit de moy et s’il me prenoit pour

un Allemand ; et luy me répondit encore sans

s’émouvoir que non, mais que si je voulois ma

valise, il falloit quatre francs pour mon souper.

De sorte que, voyant que celuy-cy ne sçavoit

qu’une chanson, je m’adressay à l’hoste, et luy

dis que cela estoit bien vilain de couper ainsi la

bourse aux pauvres passans. Il me dit qu’ouy,

mais qu’il falloit quatre francs et demy pour

11

NOTES

(6)

La bouline est l’une des principales cordes qui servent à la manœuvre du vaisseau.

Aller à la bouline

signifie tenir

le plus près du vent.

© MUSÉE D’HISTOIRE DE MARSEILLE MHM98 11 30