n°231 - Traditions
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Avec son bataillon du 10 août,

qui participe en première

ligne à la prise des Tuileries,

après avoir conféré la célébrité

au chant de Rouget de Lisle,

bientôt rebaptisé

Marseillaise

,

elle intervient directement et

de façon exceptionnelle dans

l’histoire de France.

Allons enfants…

«A Marseille, dans la ruelle

Thubaneau

Qui sent le café noir, le goudron

et l’orange,

Le chant prend un accent plus

rauque et plus étrange.»

(1)

Le 20 avril 1792, poussé

par son ministère girondin,

Louis XVI déclare la guerre

à l’Autriche. Mais après la

débandade de l’armée de

Rochambeau dans le Nord,

l’Assemblée nationale vote la

dissolution de la garde royale

et la formation sous Paris d’un

camp de 20 000 gardes natio-

naux. Le 10 juin, le roi ayant

opposé son veto à cette ré-

solution et ayant congédié le

ministre Roland, les réactions

sont immédiates. Charles Bar-

baroux, député extraordinaire

de la commune de Marseille

auprès de la Législative, écrit à

son ami Jean Raymond Mour-

raille, maire de la ville depuis

sept mois, d’envoyer dans la

capitale 600 hommes «

sachant

mourir

».

Arrivée le 19 juin au soir, sa

lettre est lue au club jacobin

de la rue Thubaneau dès le

lendemain matin, et la muni-

cipalité décide aussitôt l’ou-

verture d’un registre d’enrô-

lement pour les volontaires.

Le jeudi 21, des délégués de

Montpellier, Toulon et Saint-

Maximin viennent annoncer

qu’ils sont prêts à se joindre

au détachement marseillais.

Le soir, à la tribune du club, le

docteur François Mireur, frais

émoulu de la faculté montpel-

liéraine, prononce un discours

enflammé exaltant la liberté et

menaçant les tyrans :

«Il faut

que les 20 000 hommes se hâ-

tent de voler à Paris, et de crier

à gorge déployée à Louis XVI : le

peuple veut la Constitution ; il se

passera quand il voudra de rois,

mais il ne peut se passer de charte

constitutionnelle ; il la préfère à

tous les rois de l’univers…»

Longuement applaudi par

l’assistance, conclut-il son in-

tervention en entonnant une

marche guerrière récemment

apprise à Montpellier ? Rien

ne l’affirme, mais il n’empêche

que, dès le surlendemain, le

texte de ce

Chant de guerre aux

armées des frontières

paraît à la

suite de son discours, dans le

journal du club

(2)

. Et il l’a

d’ailleurs chanté, avec certi-

tude cette fois, le 22, dans la

cour de l’estaminet

Aux tuba-

neaux

(Aux fumeurs)

(3)

du

traiteur David, au n°11 de la

rue et à quelques pas du club,

lors d’un repas patriotique de

quatre-vingts couverts offert

aux délégués par la garde na-

tionale marseillaise.

Composé il y a deux mois, à

Strasbourg, en une nuit, par

l’officier d’artillerie Rouget de

Lisle, à la demande du maire

Dietrich, le chant est-il par-

venu jusqu’à Montpellier dans

la besace d’un colporteur, le

cartable d’un carabin ou la

sabretache d’un militaire ? On

l’ignore toujours, mais le fait

est qu’il cadre parfaitement

avec les visées des patriotes

(une marche sur Paris) et qu’il

a le don d’électriser les foules.

Chez David, dès les premières

paroles,

«Allons enfants de la

UNE IDENTITÉ

Marseille

par Georges Reynaud

Historien

11

Au cours des temps

que l’on dit modernes,

force est de constater

que Marseille, sans

doute pour préserver

son indépendance

ou la recouvrer,

joua souvent les

prolongations des

ligues et des frondes,

maintenant la

résistance à Henri IV

jusqu’en 1596 et celle

à Louis XIV jusqu’en

1660. Rien de tel

durant l’été 1792, peut-

être d’ailleurs sous le

même motif, la ville

se plaçant alors à la

pointe de la Révolution

par ses revendications

républicaines.

LA MARSEILLAISE

Rouget de Lisle chantant

«la Marseillaise» à

Strasbourg devant le

maire Dietrich,

par Georges Briata.

Toile inspirée par le

tableau d’Isidore Pils.

DES MARSEILLAIS

NOTES

(1)

Edmond Rostand,

Le Vol de la Marseillaise

, Paris, 1918.

(2)

Après celle de Strasbourg, en mai, sous le titre de «Chant de

guerre pour l’armée du Rhin», cette impression, sous ce nouveau nom, dans le

Journal des Départemens méridionaux

… du

23/6/1792 (n°48, p.200) est la deuxième. La musique n’étant pas notée, il est ajouté «sur l’air de Sargines». Selon Alfred

Chabaud («La Marseillaise. Chant patriotique «Girondin»,

Annales historiques de la Révolution française

, 13, 1936, p.461),

le compositeur Jacques Quertant aurait «formellement retrouvé» dans l’opéra

Sargines

de Monvel et Dalayrac (1788) les

motifs harmoniques de

la Marseillaise

. La preuve reste à fournir.

(3)

On sait aujourd’hui qu’il s’agit bien du fumoir ouvert

en 1666 sous cette enseigne (une simple inscription sur une plaque d’ardoise), transformé en cabaret au début du XVIII

e

et qui a donné son nom à la rue (Georges Reynaud, Régis Bertrand,

Provence historique

, 203, 2001, p.51-68).

La France sauvée

(gravure anonyme, 1792),

détail montrant François Moisson

blessé à la prise des Tuileries

© D. R.

1995

© BNF - Bridgeman-Giraudon, ID-XR 189595