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Or, à cette époque, nous

sommes avant la cons-

truction du grand port

de commerce de Mar-

seille. Il n’existe que le

Vieux-Port. Les quar-

tiers populaires se si-

tuent à ras des criques, des anses, des plages. Cela

permet à toute une population de vivre du ramas-

sage des oursins et d’une pêche côtière. En réali-

té, la seule chose qui importe au personnage qui

crie cette chanson de L’Agazo, c’est que la mer

et le poisson sont pollués par les écoulements

des usines qui fabriquent le gaz. Le pauvre ne

pourra plus vivre du produit de sa pêche :

En soutan d’ooussin, ten passa,

En fen per aqui quaouquei muscle,

Nous arribavo d’amouessa

Noueste goouzié, quan sentié l’uscle,

Vivian chin-cherin senso ruscle ;

(En plongeant aux oursins, temps passé,

En faisant par là quelques moules,

Il nous arrivait d’éteindre

Notre gosier, quand il sentait le roussi ;

Nous vivions cahin-caha, sans fringale.)

C’est l’aspect social qui est, ici, déterminant. Si

défense de la nature, «écologie», il y a, c’est une

écologie sociale qui recherche le respect du mi-

lieu permettant à cette population misérable de

survivre.

Leis aoubre doou Cous

Dans

Leis aoubre doou Cous

, l’écologie est ravalée

au rang de prétexte. Les progrès techniques,

l’aménagement du Cours avec suppression des

arbres sont perçus par la plèbe marseillaise com-

me une agression de la part de la bourgeoisie qui

dirige la municipalité. Le social se teinte, ici, for-

tement de politique. Ce qui est à remarquer,

d’abord, avec cette chanson, ce sont des dates.

Dans l’Avertissement, Gelu indique :

«On a com-

mencé à abattre les arbres de notre Grand-Cours le

mardi-saint, 26Mars 1839. L’opération a été entière-

ment terminée le vendredi 12 Avril suivant.»

Or, la

date d’achèvement de la chanson, ou, du moins,

celle qui apparaît sur le manuscrit, est le 14 mai

1839. Le texte est donc écrit à chaud, pratique-

ment au cœur de l’événement. Cette chanson,

destinée à être diffusée, chantée quasi immédiate-

ment dans la population, ne peut que refléter les

sentiments d’une partie au moins de celle-ci, la

plèbe marseillaise. Comment, dans

Les arbres du

Cours

, les axes de vision, progrès techniques et

écologie sociale, sont-ils

traités ? Le progrès que

constituerait, d’un point

de vue architectural et

esthétique, la suppres-

sion des arbres du

Cours est évacué dans

une strophe de quatre vers. Quant à l’écologie, il

ne s’agit pas d’une défense de la nature comme

un bien en soi, et le personnage se débarrasse de

toute écologie absolue en quatre vers, également.

Mais si par «écologie» on comprend «défense du

milieu qui permet de survivre et d’avoir un peu

de plaisir aux plus pauvres», si on parle

d’«écologie sociale», on a vraiment le sujet de la

chanson. Jourian, le personnage, symbolise les

ouvriers boulangers républicains venant, au

temps de la canicule, se rafraîchir à l’ombre des

arbres du Cours :

Eimarié mies lou fuiagi d’un aoubre,

Quan la calou li ven leva l’aren,

Qué vin palai dé frejaou é de maoubre

(Il aimerait mieux le feuillage d’un arbre,

Quand la chaleur lui vient enlever l’haleine,

Que vingt palais de pierre taillée et de marbre)

Le Conseil municipal qui a décidé d’abattre les

arbres représente, pour le personnage, les riches,

les royalistes qui veulent attaquer les ouvriers

républicains en leur enlevant leur petit plaisir.

Aro si dien : segu ! voou ben la peno

Qué d’espoumpi, boulangié vo maçoun,

Qué dé marrias vendur dé chèr umèno

Aguoun d’oumbragi oou fouar dé la sesoun !

Coupa l’aco ! adrou su la canaïo !

Ah ! lei fena demandoun dé plesi !

Grezïa lei ! la marrido peissaïo

Es pla goustous qué quan es ben fregi !

(A présent ils nous disent : c’est sûr ! il vaut bien la peine

Que des malotrus, boulangers ou maçons,

Que des misérables, vendeurs de chair humaine

Aient de l’ombrage au fort de la saison !

Coupez leur cela ! Haro ! sur la canaille !

Ah ! les forcenés demandent du plaisir ?

Grillez-les ! le méchant menu fretin

N’est plat savoureux que lorsqu’il est bien frit !)

Cet aspect socio-politique de la chanson est bien

explicité par une note de Victor Gelu en person-

ne qui dit : «La peissaïo. Le menu fretin.

La vile

multitude

de notre compatriote M. Thiers».

La chanson Pacienço

La chanson

Pacienço

met, elle aussi, en évidence

l’écologie sociale.

11

Victor Gelu verra son exemple suivi

jusqu’au XX

e

siècle par une foule

d’épigones de qualité discutable,

mais dont lesœuvres auront un beau

succès populaire, ces écrivains sont

surnommés «troubaire marsihés».