n°217 - Marseille en chansons
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La maison natale

de Victor Gelu,

place d’Aix

par Gabrielle Bouvier

10

Le coup de tonnerre de la parution de la 1

ère

édi-

tion des Chansons de Victor Gelu, en 1840, re-

tentit alors que Mistral n’a que dix ans. Le «vi-

goureux chansonnier marseillais» donne ainsi le

départ à une première renaissance littéraire pro-

vençale, antérieure et distincte de celle du Féli-

brige. Victor Gelu verra son exemple suivi

jusqu’au XX

e

siècle par une foule d’épigones de

qualité discutable, mais dont les œuvres auront

un beau succès populaire, ces écrivains sont sur-

nommés «troubaire marsihés».

Progrès techniques, écologie et société,

tels que l’on peut les voir à travers

les yeux des personnages de Victor Gelu.

Les textes de Victor Gelu sont devenus actuels,

terriblement actuels. Ils peignent une société

marseillaise qui se transforme très rapidement et

nous, au XXI

e

siècle, nous nous trouvons dans

un temps où d’aucuns parlent toujours de la né-

cessité du changement. Ces bouleversements

économiques et sociaux, Victor Gelu les regarde

avec les yeux des plus humbles, de ceux qui en

font les frais. Les progrès techniques et

l’accumulation du capital entraînent des muta-

tions qui perturbent et dégradent le milieu où

vivent les personnages de Gelu. Ceux-ci dévelop-

pent donc une réflexion sur ces perturbations à

leur vie quotidienne. Leurs exclamations, on

pourrait les qualifier d’écologiques, car elles ex-

priment leur volonté de défense de leur environ-

nement. Mais il ne s’agit pas de protéger une na-

ture conçue comme un idéal absolu, un bien en

soi : les personnages des Chansons veulent main-

tenir l’existence d’un milieu qui leur permette, à

eux, les plus faibles, les plus pauvres, de survivre.

Chaque modification de leur cadre de vie est pe-

rçue comme une agression, parce qu’il s’agit vrai-

ment d’une attaque qui leur coupe les moyens

de subsister. Donc, une préoccupation d’«éco-

logie sociale» s’exprime à travers les cris de

la plèbe géluvenque. Dans cet assemblage de

termes, le mot «écologie» est mineur, le mot

«social», essentiel.

Comment les personnages de Victor Gelu

réagissent-ils aux progrès techniques

survenus dans Marseille ?

De quelle sorte d’«écologie sociale»

est-ce la manifestation ?

La chanson

L’Agazo

, présente bien les trois vi-

sions : progrès technique, écologie, social. Elle

est datée du 24 mars 1839. Or, l’année 1838 et

une partie de 1839 voient Marseille bouleversée

par l’installation du gaz. Œuvre chantée im-

médiatement après les travaux en question,

L’Agazo

ne peut que représenter ce que pense une

partie au moins de la population marseillaise, la

plus misérable. Mais attention ! Cette chanson

est l’une des œuvres de Gelu qui se prête le plus

à des erreurs d’interprétation. Deux possibilités

d’égarement s’y rencontrent. La première serait

d’en faire une chanson contre le progrès techni-

que en soi, contre l’installation du gaz, en ne se

souvenant que du refrain lancinant :

Bougro d’Agazo !

Putan d’Agazo !

La seconde possibilité d’erreur serait l’anachro-

nisme d’y voir une défense d’une hypothétique

pureté de la nature à la façon de certains écolo-

gistes d’aujourd’hui, avec des vers comme ceux

où le pauvre qui s’exprime peint la pollution de

la mer par les écoulements, dans celle-ci, des dé-

chets des usines fabriquant le gaz :

Soun jus, lon la muraïo

Rageo pu negre qu’un carboun ;

Eissoto s’esparpaïo,

Pui la mar va rabaïo

(Son suc, le long de la muraille

Coule plus noir qu’un charbon ;

Ceci s’éparpille,

Puis la mer le ramasse)

©COLL.PARTICULIÈRE